Marthe Verneuil est morte, Viva Sada !

Publié le 30 November 2021 | HALL OF HATE

 

On l’a vu ces dernières années, le spin-off – œuvre de fiction centrée sur un ou plusieurs personnages (généralement secondaires) d’une œuvre préexistante – ça rapporte. La nostalgie fait vendre et tirer la corde pour revenir aux origines d’un personnage, expliquer le pourquoi du comment de sa personnalité et de ses motivations est intéressant d’un point de vue narratif mais surtout économique. Personne ne s’y trompe et qu’il s’agisse de grosses licences comme Star Wars ou Marvel, de séries télé, de film d’horreur ou d’action, tout le monde y va de son extension d’univers… Les origines de Darth Vader côtoient ainsi celles de Boba Fett, du Joker ou de sa fiancée Harley Quinn, pendant que la créature d’Alien attend son tour à côté de l’avocat corrompu de Walter White, Saul Goodman (Better Call Saul).

La bande dessinée Goldrake sort en Italie dans les années 60. Le personnage principal, inspiré de Belmondo, est un agent de la CIA qui parcourt le monde pour botter le cul des criminels de tous poils et séduire toutes les femmes qui croiseront sa route. La série très populaire en Italie (plus de 300 numéros) connut également un beau succès en France. Après quelques numéros en 1967 aux Editions de Poche, elle est reprise par Elvifrance qui la renomme GoldBoy et en édite pas moins de cent numéros avant de se retrouver dans divers autres titres et collections de l’éditeur.

Évidemment, ce qui nous intéresse ici ne sont pas les traditionnels ingrédients qui rendent les aventures de ce sous-OSS 117 palpitantes (bagarres pif-paf, microfilms ou avions obligés d’atterrir on ne sait où car les commandes ne répondent plus…) mais un personnage féminin qui va donner du fil à retordre à GoldBoy à plusieurs reprises : SADA.

#james bond depuis YOU ALWAYS WERE A CUNNING LINGUISTDans la lignée de personnages anti-héros italiens comme Diabolik, Kriminal ou Satanik, SADA est foncièrement mauvaise. Humilier, tuer, torturer avec panache… tel est son quotidien au fil d’une dizaine de récits franchement peu folichons. Cependant, comme son nom et son look de maitresse SM l’indiquent, c’est avant tout du sadisme et de la cruauté qu’elle tire son plaisir et ses fréquentes jouissances, ce qui nous intéresse déjà davantage ! Le rapport que SADA entretient avec GoldBoy est assez similaire à celui qu’entretient James Bond avec Xenia Sergeyevna Onatopp ( – On top ? – Onatopp) dans le film Goldeneye, fait d’Eros et Thanatos, de pulsions de sexe et de mort, mais également de compétition et de respect. Comme Xenia, SADA est imprévisible et incontrôlable au grand dam du héros, mué et bâillonné, lui, par des règles morales et éthiques qu’elle n’a pas.

En 1972, bien loin des actuelles orgies sérielles de Disney et d’Hollywood, les scénaristes de GoldBoy ne dérogent pas à l’exercice du spin-off et proposent dans le Hors-Série TERROR n°4 sorti chez Elvifrance une SADA STORY dans laquelle nous en apprenons plus sur l’origine du personnage et ses motivations… mais ce d’une façon plutôt inattendue !

 

Alors voyons voir qui est cette femme qui a fait de la cruauté le seul but de sa vie…

 

 

Quelques-uns des Goldboy dans lequels il croise la route de SADA. Malheureusement, les récits sont rarement à la hauteur des couvertures et encore moins de la beauté de certains titres (Faites l’amour sur ma tombe ou A San Remo, on meurt en chantant). On notera que sur VIVA SADA, notre héroïne expérimente l’effroyable supplice du rat non pas au ventre… mais sur les parties génitales de GoldBoy !

 

 

~~ L’HISTOIRE DE SADA ~~

 

 

Dans un amphithéâtre de la Sorbonne plein comme un œuf, un émérite professeur de psychologie soutient à ses nombreux élèves très concentrés que la méchanceté n’existe pas. Que le sadisme oui, ça d’accord, mais pas la méchanceté purement gratuite. Par exemple, il ne viendrait à personne l’idée de tuer quelqu’un comme ça, sans raison, autrement dit, que la capaci…. SHTACK !!! le coupant net dans son développement, une flèche transperce le professeur ! Tout le monde hurle et panique mais une voix s’élève, plus forte que les autres : “LE PROFESSEUR SE TROMPAIT : LA MÉCHANCETÉ PEUT ÊTRE GRATUITE, UN PLAISIR EN SOI, J’EN SUIS LA PREUVE ! AH AH AH !

 

L’innocent professeur vient de payer de sa vie un caprice de la terrible SADA. Brrrrr….

 

SADA, née Marthe Caroline Brigitte Verneuil, voit le jour à Paris. Issue d’une famille aisée, elle montre rapidement un certain penchant pour la cruauté. Brûlé vif sur un bûcher miniature, c’est d’abord le chat de la maison qui fait les frais de l’esprit sadique de la jeune Marthe, avant que le canari de sa mère ne rejoigne son ami félidé au paradis des animaux, une épingle à tête ronde en travers du gosier. Allons bon, ça part mal ! Punie, Marthe vit particulièrement mal la claque (“SCIAF !”) qu’elle reçoit de sa mère Madame Verneuil et lui garde évidemment un chien de sa chienne. Quelques mois plus tard, une nuit, elle aperçoit une silhouette dans le jardin qui s’avère être… l’amant de sa mère ! Marthe sent que c’est l’occasion parfaite de se venger de cette gifle qu’elle rumine encore. Stratège, elle attends que l’amant rejoigne sa mère dans une pièce discrète de la maison. En les observant à travers le trou de la serrure, elle découvre le coït (“mais qu’est-ce qu’ils font ?“) et s’empresse bien sûr d’aller prévenir Monsieur Verneuil qui descends illico revolver au poing, pantoufles et robe de chambre de circonstance. L’amant s’échappe mais la virilité et l’autorité du père ont été mises à mal, Marthe le sait. Elle le pousse alors à tuer sa femme (sa mère donc, rappelons-le), ce qu’il fait – en pleine tête à bout pourtant – avant de réaliser l’horreur de son geste et de se tirer une balle dans la tempe. Pour Marthe, ravie d’être ENFIN orpheline, c’est la libération !

On la confie à sa tante Sonia Verneuil, avec qui elle ne tarde pas… de coucher ! Les deux femmes vivent cette idylle lesbo-incestueuse avec délice, jusqu’au jour ou Sonia rencontre malheureusement pour elle l’homme qui lui fait découvrir l’amour. Davantage par vexation que par jalousie, Marthe ne supporte pas cet union et masque son meurtre du tourtereau en accident de voiture, au grand malheur de Sonia, dont chaque larme de désespoir provoquée par la disparition de l’être aimé arrose et nourrit davantage le sadisme toujours plus grimpant de sa nièce. Quelques temps plus tard, Marthe se lasse de Sonia et réalise que si cette dernière disparaît, elle se retrouve en possession de l’héritage de ses riches et défunts parents. Oh, par un heureux hasard Sonia ne sait pas bien nager… Elles partent ensemble en bateau et Marthe la balance à la baille ! Sauf que cette fois-ci la police enquête et le meurtre de sa tante est celui de trop : Marthe Verneuil est envoyée en prison et pas n’importe laquelle, celle de Loudun (référence évidente aux Possédées de Loudun)

 

Quelques scènes de Women in Prison plus tard, Marthe la possédée organise son évasion en provoquant un gigantesque incendie dans l’établissement pénitentiaire. Notre anti-héroïne profite de la débandade générale pour étrangler une pauvre fille qui lui ressemble, qu’elle déshabille et jette ensuite nue dans les flammes (souvenons-nous du bûcher miniature pour le chat). Elle enfile les vêtements de la malheureuse afin de se faire passer pour elle et s’échappe sans trop de problème, aidée par l’innocent chauffeur de la prison Philippe, qu’elle tue bien sûr une fois arrivée à bon port. Une dernière chose à régler : le meurtre du juge Flamarion et de sa femme dans la foulée (leur nom de famille est-il une référence à l’éditeur ?) qui l’avait condamnée à la prison quelques mois plus tôt. La sombre besogne accomplie, c’est décidé : riche et enfin libre, Marthe Verneuil peut mourir à son tour et laisser place à SADA, l’archange du mal, plus grande criminelle de tous les temps, recherchée en vain par toutes les polices du monde !

 

 

 

Le récit complet de SADA, dans le Elvifrance hors-série TERROR #4

 

 

Voilà donc l’histoire de Marthe Verneuil et de sa transformation en SADA, une épopée particulièrement violente drôlement chargée en cadavres. Mais si cette SADA STORY s’adonne comme il faut à l’exercice du spin-off, elle le fait d’une façon inattendue, le plus curieux dans cette volonté d’éclaircir les origines du personnage étant d’expliquer… qu’il n’y a pas grand-chose à expliquer !
Non, SADA n’a pas été violée, recours fréquemment utilisé pour justifier la violence d’une femme (au point d’avoir donné le sous-genre cinématographique du Rape and Revenge, comme en parlait ici même il y a quelques temps la chroniqueuse de l’émission Mauvais Genre Sixtine Audebert). Une autre raison souvent utilisée est la mort des parents. Là encore, non, les parents de SADA n’ont pas non plus été sauvagement assassinés sous ses yeux façon Batman, au contraire, c’est même elle qui les as tués ! Alors quoi ?

L’infortuné Anakin Skywalker devient Darth Vader après avoir perdu sa mère et sa femme, le féroce Wolverine tue l’assassin de son père qui, dans un dernier soupir, lui confie être son véritable père, le Joker a subi brimades et humiliations, Maleficent s’est faite scier les ailes par l’homme qu’elle aimait…. Et SADA ? Rien du tout !
Aucun élément fondateur n’est à l’origine de sa méchanceté. Elle est comme ça car elle a toujours été comme ça et c’est aussi simple que ça. Elle est cruelle et malveillante depuis toujours ; elle aime manipuler, détruire et tuer gratuitement depuis toujours, sans aucune raison particulière si ce n’est que tout bonnement… eh bien elle adore ça. Bien née, elle n’a pas besoin d’argent et tire purement et simplement son bonheur de la souffrance des autres.

Alors que cette SADA STORY était censée mettre en lumière le comportement destructeur et chaotique de cette femme, la violence et la cruauté de celle-ci ne sont ni justifiées ni éclaircies et ce projecteur braquée sur elle ne la fait apparaître que plus obscure. Les non-explications que donnent les scénaristes – d’un pragmatisme presque décevant – sont d’autant plus déconcertantes qu’elles ne font qu’épaissir l’aura lugubre de l’héroïne et le mystère autour de ses motivations.
Quoi, c’est tout ? Il y a forcément autre chose !

C’est tout ? Oui. C’est décevant ? Oh non ! Car c’est dans cet ultime faux-retournement qu’apparaît finalement le vrai coup de maîtresse de Marthe Verneuil. Piéger le lecteur, le mettre dans la peau de GoldBoy afin de mieux l’obliger à accepter la vérité : c’est SADA qui a raison, elle est bel et bien l’incarnation du Mal. D’un mal pur, gratuit, assumé, impossible à prévoir ni à canaliser, fruit d’aucun besoin, d’aucune douleur, d’aucune frustration ni d’aucune logique, et c’est en se penchant ainsi sur ses débuts que les scénaristes la font gagner à la fin.


Échec et mat, GoldBoy ! AH AH AH !

 

Un costume de SADA troublant de réalisme, entre maitresse SM, mannequin inquiétant de Giallo et méchante d’un film de Georges Franju ! Il s’agit de l’époustouflante tenue Balenciaga de Kim Kardashian pour le Met Gala 2021 (soit THE évènement durant lequel il faut se montrer, et KK choisi la disparition pour mieux attirer les regards bref, du pur Kardashian)

 

 

 

 

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