A la recherche de Red Sonja

Publié le 1 April 2019 | ARTICLES

 

Le 20 novembre 1976, un samedi, il y a 43 ans.

Dans l’ombre de la salle de réception bondée d’un hôtel de bord de route louée pour le week-end, quatre femmes sont concentrées. L’engouement du public va crescendo. Le concours va commencer. Pour le public comme pour les participantes, c’est une première.

Le Cosplay, contraction de Costume et Playing, n’existe pas encore sous ce nom. On appelle cette pratique alors marginale qui consiste à jouer le rôle d’un personnage en imitant sa coiffure, ses vêtements etc., “Look-alike contest” ou “Comicon Masquerade“, et ces femmes participent à un événement doublement inédit : la toute première convention de l’histoire dédiée à un personnage de fiction, en l’occurrence la première héroïne comics digne de ce nom depuis Wonder Woman !
Mais cette héroïne-ci n’a pas de super-pouvoir. Elle est sanguinaire, impitoyable, tempétueuse, armée et à moitié nue. Elle est imbattable au combat. Conan lui-même à échoué à la vaincre. Elle est indépendante, maitrise le corps-à-corps et les armes à feu comme personne, et ne craint ni l’occulte ni la gueule de bois. On la surnomme “La guerrière d’Hyrkania“ou “la Diablesse à l’épée“.

Le temps d’un week-end de 1976, Wendy Pini, Diane DeKelbWendy Snow et Linda Behrle vont incarner Red Sonja

Elles ajustent leurs soutien-gorge d’acier bricolés à la main, font des moulinets avec leurs épées factices, arrangent leurs épaulières faites de bric et de broc, remettent en place leurs perruques. L’excitation de plus en plus bruyante du public galvanisé est intimidante. Mais elles sont prêtes. Inspirent un grand coup. C’est parti.
A demi-nues, armées jusqu’aux dents, elles sortent de l’ombre et entrent en scène sous un fracas d’applaudissements…

 

 

 

 

1 – Au commencement était le feu

 

“Des balles venaient heurter les créneaux et ricochaient, sifflant rageusement au-dessus de la tête des défenseurs. Un projectile s’écrasa contre le haubert de Gottfried, lui arrachant un grognement furieux. Se tournant vers le canon dont le servant avait été tué, il aperçut une silhouette pittoresque et inattendue, penchée sur l’énorme culasse.
C’était une jeune femme, habillée d’une façon incroyable. Elle était grande, magnifiquement faite et puissamment bâtie, bien qu’élancée. De sous un casque d’acier s’échappaient des cheveux rebelles qui tombaient sur ses épaules massives en une cascade d’or roux étincelant au soleil. De hautes bottes de cuir de Cordoue lui arrivaient à mi-cuisses, lesquelles étaient prises ans un pantalon ample. Elle portait une fine cuirasse annelée, de fabrication turque, rentrée dans son pantalon. Sa taille fine était enserrée par une large ceinture de soie verte, dans laquelle étaient glissées une paire de pistolets et une dague, d’où pendait un long sabre de Hongrie. Une cape écarlate était négligemment jetée sur ses épaules.
Cette silhouette surprenante, penchée sur le canon, était en train de le pointer – avec des gestes qui indiquaient plus qu’une familiarité passagère – vers un groupe de Turcs occupés à manœuvrer un affût de canon, juste à portée de tir.
– Hé ! Sonya la Rouge ! cria un homme d’armes en agitant sa pique. Envoie-les en enfer, ma fille !
– Fais-moi confiance, camarade ! rétorqua-t-elle en approchant la mèche enflammée de l’orifice de la culasse.
Une détonation terrifiante recouvrit ses paroles : un tourbillon de fumée aveugla tout ceux se trouvant sur la tourelle. Le recul effrayant du canon bourrée jusqu’à la gueule projeta son servant en arrière. La jeune fille tomba sur le dos, mais se releva aussitôt, tel un ressort se détendant, pour se précipiter vers l’embrasure du créneau. Elle regarda avidement à travers les volutes de fumée. Celle-ci ce dissipa bientôt, découvrant les restes sanglants des artilleurs turcs. L’énorme boulet, plus gros que la tête d’un homme, s’était écrasé en plein sur le groupe manœuvrant le fauconneau. A présent, ils gisaient sur le sol, la crâne réduit en bouillie par l’impact, ou le corps déchiqueté par les éclats d’acier de leur canon qui avait explosé. Des acclamations joyeuses montèrent des tours. La jeune femme qui s’appelait Sonya la Rouge poussa un hurlement de joie sincère et esquissa les pas d’une danse cosaque.”

La présentation, fracassante, est on ne peut plus claire : le personnage de Red Sonya of Rogatino n’est pas là pour décorer. Elle apparaît ainsi pour la première fois en 1934 dans la spectaculaire nouvelle L’ombre du Vautour (Shadows of the Vulture) de Robert E. Howard, le créateur de Conan. Le personnage n’a aucun lien avec la mythologie Conan, le récit prenant place durant le Siège de Vienne en 1529. D’autres passages sont éloquents : massacres à l’épée, au pistolet, au couteau…

Le dessinateur Roy Krenkel est le premier à la représenter dans une version liée au récit d’Howard (photo ci-contre), et puis plus de nouvelles de Sonya, jusqu’en 1973, presque 40 ans plus tard.

Le comic américain est alors en plein Age de Bronze et les genres qu’il avait l’habitude de développer connaissent un changement radical. Les Romantic Comics à l’eau de rose laissent place aux Horror Stories, les récits de guerre et les westerns dessinés se raréfient, remplacés par la magie de l’Heroïc Fantasy et la castagne du Kung-Fu

Voilà deux ans que le scénariste Roy Thomas écrit des histoires pour Conan, et il se rend compte que les récits n’ont pas vraiment d’héroïne digne de ce nom. Les histoires de Robert E. Howard contiennent beaucoup de personnages féminins, mais ils existent principalement en tant qu’éléments d’intrigues, soit comme sempiternelles demoiselles en détresse que Conan doit sauver, soit comme personnages “romantiques”, c’est à dire comme des récompenses pour Conan lorsqu’il réussit l’aventure.

Thomas se plonge judicieusement dans les récits plus anciens d’Howard et tombe sur L’Ombre du Vautour. Le personnage de Red Sonya de Rogatino est parfait, et Thomas décide d’adapter la nouvelle en la transposant dans l’univers de Conan. Une sorte de crossover inédit, non pas entre des personnages ou des univers différents, mais entre deux récits distincts d’un même auteur ! Au passage, instinct de génie, il remplace le “Y” de Sonya par un “J” plus exotique et d’autant plus mystérieux qu’il se prononce de la même façon. Red Sonja est née !

Thomas fait appel au dessinateur Barry Smith pour mettre en scène la première aventure de cette nouvelle héroïne “à la chevelure rousse plus belle que les flammes de l’enfer“. Elle fait son entrée en scène en 1973 dans l’adaptation BD de L’ombre du Vautour, au sein du vingt-troisième volume de Conan the Barbarian.
Dès cette publication et la suivante The Song of Red Sonja (également signée Smith), Sonja est remarquée. Elle n’est pas un faire-valoir, n’est pas du tout en détresse et semble aimer le combat. Sa personnalité indomptable et farouchement indépendante surprend et attire. Pire, elle se moque de Conan, le sauve à plusieurs reprises et hors de question pour elle d’aller plus loin qu’une relation d’égal à égale.


Côté vestimentaire, la Sonja de Barry Smith – fine cotte de mailles et short – est bien loin de celle, exubérante, qu’on connait aujourd’hui. C’est le dessinateur Esteban Maroto qui imaginera – de sa propre initiative ! – l’iconique bikini en écailles d’acier de l’héroïne (surnommé le “Silver-Dollar Bikini“, en référence à la pièce d’un dollar US) au détour d’une illustration pour la revue Comixscene (photo ci-contre) puis d’une autre franchement impressionnante en double page pour Savage Tales #3.

Bien qu’insensée, la tenue accroche l’œil, devient indissociable de l’héroïne et est adoptée comme “uniforme officiel” malgré les polémiques qu’elle provoque.

C’est à ce moment que Roy Thomas décide d’écrire les origines du personnage : Red Sonja vit tranquillement avec ses deux frères, sa mère et son père, un mercenaire à la retraite, dans les plaines d’Hyrkanie. Un jour, un vieil ennemi de son père débarque, accompagné de plusieurs hommes. Ils massacrent tout le monde et Sonja survit au prix de sa virginité. Ils la laissent pour morte et brûlent la maison. Elle parvient a s’échapper et erre des jours sans buts, hébétée et en pleurs, avant d’avoir une vision surnaturelle : c’est Scathach, la Déesse Rouge ! Elle a entendu son cri de vengeance et lui offre une capacité extraordinaire pour le combat, à condition qu’elle ne couche jamais avec un homme, à moins qu’il ne l’ait vaincue en combat loyal…

D’autres auteurs livreront leur versions de Sonja, chacun ajoutant un détail, une touche, une teinte : John Buscema, Howard Chaykin, Dick Giordano… mais c’est avec le facétieux Frank Thorne que tout va changer.

Après avoir participé aux récits et signé quelques couvertures pour les “Marvel feature presents… Red Sonja” c’est officiel, la “diablesse à l’épée” a sa propre série, “Red Sonja, She-Devil with a Sword” – une première depuis Wonder Woman ! – et c’est Thorne, alors disponible, qui a l’honneur (et la responsabilité) de s’en charger. Il s’occupera de quasiment toutes les couvertures et récits intérieurs.

Tout change avec lui car si Sonja – à la demande du boss de Marvel Stan Lee – est méthodiquement (et phallocratiquement) déshabillée au fil des auteurs, Thorne tombe littéralement et totalement amoureux d’elle. Pour lui qui n’avait jamais mis de femme en scène dans sa pourtant riche carrière,  c’est le coup de foudre. Il est bouleversé et voit dans la rage sauvage, la violence et la nature autonome et émancipée de Sonja une figure mystique, une sorte de Femme Originelle, la Féminité brute incarnée, primale, impériale, insurmontable, invulnérable. “Les hommes sont facilement distraits. La plupart ne remarquent même pas mon épée… jusqu’à ce que leur tête roule de leur cou.” dira Sonja.

Thorne fait de la nudité de l’héroïne une arme, une fierté, une liberté de vivre, et de sa tragique “naissance” – le viol – le symbole de la faiblesse pathétique, de l’échec des hommes. Que cette nudité soit objet de convoitise ou elle sera source de mort ! Que le statut de femme de Sonja soit remis en question une seconde et les têtes rouleront…

Quelques premières pages signées d’auteurs différents (cliquez pour les infos)

 

Sonja est un personnage compliqué, qui allie sex-appeal et émancipation totale. Elle n’est pas bonne ou mauvaise. Elle n’a ni le manichéisme d’une Wonder Woman, ni la soumission d’une pin-up. Elle est amère mais fière et incorruptible. Elle aime boire, danser, combattre et tuer, railler les bouffons et humilier les roublards. Son monde intérieur accidenté et son mental d’acier en font une héroïne mélancolique sans cesse tiraillée entre l’envie d’être tranquille et le besoin d’avancer. Autant de traits de caractères qui passionnent Thorne, dont la bienveillance graphique et le profond respect pour le personnage parviennent à transformer, chose extrêmement rare, le terreau machiste de l’héroïne en cri de guerre féministe.

Sous le trait psyché-baroque détaillé de Thorne qui rappelle les premiers travaux de Druillet, Sonja devient une furie en perpétuel combat contre tout ce qui peut se dresser sur son chemin. Ses aventures acquièrent un souffle épique, qui disparaitra dès l’arrêt de la série par Thorne. En peu de numéros, il fait de la guerrière une héroïne tragique qui ne se repose jamais et termine la plupart des récits désespérément seule. Son cœur ne semble battre que lorsque son épée est dégainée. Son refus d’être Reine d’Hyrkanie et le meurtre d’un Roi qui a voulu abuser d’elle la poussent à errer de contrée en contrée. Sa terre natale lui manque pourtant et elle ne cesse d’y revenir pour la défendre, même si elle vomit souvent le gouvernement Hyrkanien.

 

Quelques-unes de magnifiques couvertures signées Frank Thorne, suivies de premières pages de récits. Outre la beauté de la mise en page et des titrages, on peut constater d’un rapide coup d’œil comment Thorne place Sonja dans un tout plus général, là ou ses prédécesseurs (et successeurs !) se concentraient souvent sur sa plastique.

 

Pour Thorne, Sonja est une “diaconesse de l’enfer que n’aurait pas renié Kafka“, une “chanson traversant les siècles“, “la somme de toutes nos possibilités et tous nos conflits“, “une Vénus à l’épée, Mère-Nature traquant les royaumes présents et futurs”.
Il l’accueille dans son travail et dans sa vie comme une demi-déesse, comme une amie, parle d’elle comme d’une proche, d’une sœur, d’une aimée, en des termes émouvants :
“Je n’ai jamais travaillé aussi dur, et n’ai jamais pris autant de bonheur à travailler. J’ai chanté avec elle, je lui ai parlé, j’ai couru avec elle, grandi avec elle. Je ne pouvais faire autrement que de la dessiner. Elle m’a retourné le compliment en jaillissant de chacun de mes pores, et m’a aimé pour avoir été le navire qui l’a mené vers la gloire. Femmes, Sonja est votre protectrice, votre accomplissement, le faucon nocturne qui parcourt les ciels crépusculaires pour vous. Hommes, assise sur votre nombril, elle est le dernier instant avant que vous ne tombiez de sommeil.”

Fait-il référence au Cauchemar de Füssli ? Mystère, mais l’image est saisissante. L’implication de l’artiste est telle que Sonja – et ce aujourd’hui encore – devient indissociable de Thorne. Elle a trouvé en lui son meilleur allié, il a trouvé en elle la raison de son art. A eux deux, ils forment l’un des couples les plus beaux et efficaces du comics américain.

 

Quelques versions de Sonja, quasiment toutes antérieures à 1980. Les deux dernières sont signées Wendy Snow et Wendy Pini, deux femmes dont il sera question dans le chapitre suivant (cliquez pour les infos)

 

 

 

2 – A la recherche de Red Sonja

 

Novembre 1976. Passé le coup de foudre, Thorne semble prendre conscience du potentiel démoniaque de “son” héroïne. A ce point là, la série officielle “She-Devil with a Sword” n’a pas encore commencé et il travaille toujours sur les “Marvel presents… Red Sonja“. Mais peu importe : à partir de cette date et durant deux petites années, pour la première fois de l’histoire, plusieurs conventions en l’honneur de Red Sonja – un personnage de fiction et qui plus est un personnage féminin – s’enchaineront  : les SonjaCons !

Mais avant de continuer, dans un souci de clarté, une courte chronologie ! Vous pourrez y revenir ensuite.

Novembre 75 – Sortie du premier numéro de “Marvel Presents Red Sonja
Septembre 76 – Enregistrement de “La Ballade de Sonja” au Lilly’s Langtry (New Jersey) avec Angelique Trouvere. Le sixième numéro de “Marvel Presents Sonja”, signé Thorne, vient de sortir.
20 Novembre 76 – Première SonjaCon et premiers Look-alikes Contests à l’hotel TraveLodge, New Jersey.
Janvier 77 – Sortie du premier numéro de “Red Sonja – She-Devil with a Sword” !
Février 77 – Lancement du “The Wizard & Red Sonja Show” au Centre Commercial Quaker Bridge, New Jersey
1 Juillet 77 – Philadelphie, Pennsylvanie (initialement prévue à New-York) “Sonja Takes Philadelphia” incluant le plus important “The Wizard & Red Sonja Show
Juillet 78 – SanDiego Comicon – Dernier “The Wizard & Red Sonja Show
Novembre 78 – Arrêt de la série “Red Sonja – She-Devil with a Sword” pour cause de mauvaises ventes.

 

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Le samedi 20 novembre 76 donc, et pendant tout le week-end, une Sonja Con est organisée à l’hotel TraveLodge dans le New Jersey, au sein de laquelle va se dérouler le premier Look-alike Contest (concours de cosplay) Red Sonja !
Il y a quatre participantes : Wendy Pini, créatrice et dessinatrice de la saga ElfQuest (une première pour une femme), l’artiste Wendy Snow, l’écrivaine Diane DeKelb et l’imposante Linda Behrle, actrice et chanteuse du New Jersey. Pour trouver Linda Behrle, alors caissière, Thorne est allé la voir directement sur son lieu de travail : “Je bossais dans une boutique du centre commercial de Livingstone” raconte Behrle “et j’étais la caisse quand un barbu à lunettes quasi-fou est entré, s’est planté devant moi, a posé un genou à terre et, le regard vitreux, s’est mis à crier “SONJAA !” d’une voix rauque !”

Angelique Trouvere, pionnière du cosplay, a participé deux mois plus tôt, seule, à l’enregistrement d’un 45 tours, “The Ballad of Red Sonja” (dont il était déjà question ici) aux côtés de Frank Thorne. Par le passé, ses incroyables costumes lui ont permis de remporter à plusieurs reprises des concours de Look-alikes. Les organisateurs décident donc de l’embaucher comme jury ! Elle sera bien sûr dotée son armure de Sonja mais cette fois-ci de l’autre côté de la barrière, accompagnée du dessinateur Dick Giordano, du scénariste Roy Thomas et de Thorne.

Le concours consiste à élire la plus Sonjienne des quatre femmes. Les règles sont simples : elles doivent fabriquer leur propres costumes de Red Sonja (l’une des règles d’or du cosplay), puis, à tour de rôle, elles monteront sur scène afin de mettre en lumière selon elles une facette de la Guerrière d’Hyrkania.
Au cours de cette représentation et au fil des autres, chacune ira de sa version et l’humour sera de mise : durant l’une des représentations, Diane DeKelb sera la seule à proposer un costume inspiré de la nouvelle de Robert Howard. Les épaulières de Linda Behrle sont faites avec un vieux garde-boue recyclé et son show consister à mimer un combat avec son petit copain de l’époque. L’épée d’Angelique Trouvere est trafiquée avec un vieux harpon et une poignée de porte en guise de garde et elle s’inspirera de Mae West pour l’attitude de l’héroïne ! Le costume de Wendy Snow masque le nombril de Sonja, non par fantaisie mais car lors d’un précédent cosplay à Boston, la police l’a obligé à se vêtir “d’habits civilisés“. Wendy Pini mélange quatre perruques pour obtenir le look “chevelure roots” de la Sonja de Thorne et ses bottes sont faite avec de la moquette. Au passage on pèse son splendide costume, fait de 500 jetons d’acier troués un à un et liés les uns aux autres : 5 kilos. Détail adorable, c’est son mari qui a troué et lié les 500 jetons, et il se baladera aux conventions avec un t-shirt portant dans le dos l’inscription “Non. Je suis fan de Wendy Pini ” !

Le show de Pini contiendra une Sword Dance mais également un poème (ci-contre), ainsi qu’un monologue courageux et inattendu revenant sur “son” viol. Elle raconte : “Les gens ont des réactions étranges lors du monologue. D’habitude, je m’attends à des applaudissement ou quelque chose comme ça, mais là les spectateurs sont du genre : “Mais on écoute quoi là ? C’est un personnage de comics ! On écoute quoi ? Mais qu’est-ce que vous faite à nos esprits fragiles ?!””

Chose surprenante, presque incroyable, et qui prouve la bonne foi de Roy Thomas et Frank Thorne, la psychologue féministe Arlyn Miller et le sociologue Bob Rogers sont invités autour d’une table ronde afin de débattre – avec les auteurs ! – des sujets comme les mythes sexistes, la sexualisation des personnages féminins, etc. Arlyn Miller dira que Sonja est la plus grande castratrice qui a jamais été” !

C’est le moment des délibérations et comme lors d’une Fashion Week barbare, les participantes déambulent autour de la piscine intérieure de l’hôtel sous le regard attentif du jury. Aucun doute pour lui (ni pour nous) : souci du détail, fidélité au personnage, réussite du costume, implication… Wendy Pini est la plus convaincante des Red Sonja et remporte le concours !
Elle le remportera à deux reprises, dont la seconde fois en 1978 pour la San Diego Comicon. Par miracle, il reste des images de son superbe show, tournées en Super8 et postées sur Youtube par le mari de Wendy Pini, Richard.

 

 

Photos des différentes Sonja Cons. Outre Sonja, s’il y a quelque chose qui relie toutes ces photos c’est bien la joie de vivre.

 

 

Pas mal relayée par les médias, journaux et télés, cette Sonja Con est une réussite pour tout le monde. Parallèlement, le phénomène Sonja prend de l’ampleur, Wendy Pini passe au Mike Douglas Show, et Sonja est évoquée dans des revues à gros tirage comme Circus, OUI, Crawdaddy, Playboy, ou encore Esquire, qui joue également le jeu du cosplay (photo ci-contre, le modèle est Winnie Hollmann) ! En fait, Thorne est réellement amoureux de Sonja. Mais il a conscience que l’idylle ne durera pas. Lorsqu’on lui demande si tout ça n’est pas un peu trop, il répond simplement : “Ce genre de rencontre [avec Sonja] n’arrive qu’une fois dans la vie. Ça n’arrivera plus. Je le sais. Alors on prend un maximum de plaisir. Ce n’est pas de l’opportunisme, c’est une célébration”.

Quelques mois plus tard, en février, une seconde comics convention à lieu dans le New Jersey.

En guise d’inauguration, Thorne, accompagné de Behrle et Pini se baladent costumés dans le Quaker Bridge Mall, un centre commercial du canton de Lawrence dans le New Jersey, entourés des habitués du coin en train de faire leurs courses ! Trouvere devait participer mais une violente crise d’asthme l’en empêche. Thorne se déguise pour la première fois en “Mage” (“The Wizard“) dans un accoutrement toge/chapeau pointu fabriqué avec amour par sa femme Marylin. Après quelques séances photos et dédicaces dans l’après-midi, direction le Duke’s, le bar-nightclub du centre commercial, où le trio inaugure le premier d’une série de “Wizard and Red Sonja Show”.

Le concept, soufflé par Trouvere, est simple : costumé en mage, Thorne conte de façon Shakespearienne, en roulant bien les “R” etc., l’histoire mystique de son héroïne puis propose au public de ramener Sonja dans le présent en l’invoquant “des profondeurs du temps et de l’espace” ! Les lumières s’éteignent soudain, une musique tonitruante démarre, de gigantesques extraits du comics sont projetés sur le mur derrière lui, et, magie, Sonja apparaît en chair et en os !
Manque de bol, ce mage est bien trop (ou pas assez) puissant et ça n’est pas une mais plusieurs Sonja qui vont apparaitre les unes après les autres, chacune prétendant être la seule et unique Guerrière d’Hyrkania ! Le nombre dépendra de combien de femmes déguisées en Sonja sont présentes lors de telle ou telle convention.
Le Mage/Thorne devra alors les mettre à l’épreuve afin de déterminer laquelle des cinq dit la vérité et ainsi désigner la gagnante.

 

Quelques coupures de presse, suivies des deux seuls “goodies” liés à la 1ère Sonja Con de 1976 : un catalogue et… un (splendide) badge ! 

 

 

Lors du show, Linda Behrle refait son numéro de bagarre et harangue les clients du bar : “Écoutez donc, chiens ! Est-ce qu’il y a parmi vous un vrai homme capable de défier Red Sonja ?!” Son petit ami, de mèche parmi les spectateurs, se lève : “Moi, Mikal d’Athos, accepte de défier Red Sonja!“, et le combat commence. Manque de bol, l’épée de Behrle lui a été prêtée. Elle est beaucoup plus lourde que celle qu’elle utilise d’habitude. Elle la fait tournoyer un peu trop près de la tête de son boyfriend et PAM, elle l’assomme ! Les clients du bar applaudissent et lèvent leurs verres : “Yeaah !!”

Le “Wizard and Red Sonja Show” suivant en Juillet 77 sera le plus important avec pas moins de 6 Sonja(s) ! De ces conventions, Thorne tirera une super bande dessinée de quelques pages dans laquelle il met en scène les 5 plus fidèles participantes : Pini, Behrle, Snow, DeKelb et Trouvere. Dans cette BD vraiment drôle, le Mage ne parvient pas à se décider sur qui est une imposteuse ou pas et décide d’élire les cinq comme les dignes représentantes des cinq facettes de Sonja :  le corps, la vivacité, l’humour, l’âme et la présence d’esprit ! Contrariées, elles veulent lui faire passer l’envie d’incanter. Apeuré, le mage froussard (on le comprend) prononce quelques mots magiques et disparait, ne laissant que son chapeau pointu sur le sol fumant. La Sonja-Wendy Pini envoie valser le galurin et propose à ses consœurs d’aller boire un coup à la mémoire du “vieil imposteur” ! Dans la version scénique, elles boutent Thorne à coup de pieds aux fesses hors de la scène !

Une autre Sonja a participé a l’une des représentations : Gita Norby. Malheureusement, peu d’infos existent la concernant, à part que son texte lors du concours était basé sur une feinte astucieuse concernant ses cheveux, très différent de ceux de Sonja. Elle implorait le mage-Thorne, visiblement responsable de son changement capillaire :  “Je vous en supplie, ô puissant Mage, rendez-moi ma chevelure rousse“… !
Même si elles ne participeront pas aux Look-alikes contests, Michaele Walters et Jenny Nelson seront également déguisées en Sonja lors de la San Diego Comicon de 1976.

 

La très chic Michaele Walters (photo 1, 2, 3, 4), Jenny Nelson (5), et Gita Norby (6), la grande brune aux cheveux courts à gauche, et son “infectuous smile” d’après Trouvere  

 

 

 

 

 

 

3 – “Freakin the mundanes”

 

Dès 1976 et l’enregistrement de la Ballade de Red Sonja,  il est souvent dit, même de la part de Thorne lui-même, que la première Sonja “Live” fut Angelique Trouvere. Thorne parlait peut-être d’incarnation (selon lui) de Red Sonja, car si Michaele Walters ou Jenny Nelson apparaissent en juillet 76 (et donc déjà 2 mois avant la chanson enregistrée avec Trouvere), une mystérieuse inconnue elle aussi costumée en diablesse à l’épée apparaît aux côtés de Angelique Trouvere déguisée en Satana, sur une photo prise lors de la Comic Art Convention New-Yorkaise de juillet 1975 !

Cette inconnue, la voilà. C’est Animal X, danseuse burlesque, leadeuse du groupe Animal and the Amazons, grande adepte de cosplay et costumière destroy à ses heures (elle a crée des tenues pour Debbie Harry, fait des shooting avec Joan Jett ou Cindy Lauper !). Sur une image de early cosplay qui circule sur le net, c’est elle qu’on voit déguisée en esclave d’Orion, les prisonnières vertes de Star Trek !

En pleine ère Disco, Animal X voulait son costume le plus éblouissant possible et l’avait réalisé à l’aide d’une multitude de petits miroirs ronds, ce qui l’empêchait de s’assoir sous peine d’avoir le derrière lacéré ! Détail amusant, son costume était basé sur la version noire et blanche du comics, d’où les gants et bottes argentés.

Aussi loin que nos recherches ont mené, Animal X est donc bel et bien la première guerrière d’Hyrkania. Nous l’avons retrouvée, contactée, et la remercions du fond du cœur pour sa générosité et le cadeau qu’elle nous a fait : nous livrer, en plus de ses précieux souvenirs que voici, des images jamais publiées nulle part jusque là, dont cette photo personnelle de la toute première Sonja de l’histoire.

“Je n’ai pas participé aux concours de costumes Red Sonja car j’étais déjà occupée à autre chose, notamment à faire les costumes pour les sept filles de mon groupe Animal and the Amazons.
J’avais réalisé ce costume de Sonja pour plusieurs raisons. Déjà le costume de base était vraiment mortel – et à l’époque nous n’avions pas trop de vrais personnages féminins bagarreurs – mais aussi car je voulais être la première à faire le costume le plus cool possible, et puis on sait jamais, ça aurait pu pousser un artiste de comics à me dessiner !
Comme je faisais parti de la scène punk, je préférais de loin les personnages prêt à en découdre. Ce qui m’intéressais, c’était davantage de créer mes propres héroïnes que d’essayer de refaire ce que d’autres avaient inventé. C’était le début du punk et j’y ai pris notamment part en créant beaucoup de tenues pour des filles qui voulaient avoir l’air de vraies bagarreuses tout en restant elles-mêmes , comme Debbie Harry par exemple ou d’autres filles du milieu musical.

Mon amie Angelique avait acquis une certaine notoriété en se costumant en Vampirella mais elle était du genre à refaire le même costume encore et encore, jusqu’à quasiment incarner le personnage, alors que moi j’étais en recherche permanente de nouveaux personnages à créer. Sur certaines photos d’elle, on peut voir qu’elle utilisait une sorte de version préhistorique de Facetune : elle retouchait les photos elle-même, voire carrément le négatif, afin de s’ajouter plus de cheveux ou pour affiner son maquillage.

Jai utilisé ce costume de Sonja quelques années comme accessoire de mon numéro burlesque. J’avais également une énorme lance dans le dos, en travers. Imaginez : faire du pole dance avec une énorme lance dans le dos !
Aujourd’hui on appelle ça Cosplay, mais moi je portais ces tenues dans la vie de tous les jours, même dans la rue. A l’époque ça craignait de vivre à New-York et je préférais me fringuer en guerrière. Je me sentais plus sécurisée et pouvais marcher tranquille dans les rues. Tout était question d’attitude. Et lorsqu’on faisait des virées dehors en groupe et dans nos costumes, on appelait ça “faire flipper les bourges” !
Une fois j’avais même pris le métro en tenue complète de Sonja, épée comprise ! A ce moment là, une loi autorisait de pouvoir se balader avec une épée, uniquement si elle n’était PAS dans son fourreau. Dans ce cas elle aurait été considérée comme une “arme dissimulée” et vous pouviez vous faire arrêter !

Je m’étais rendue compte que lorsque j’étais vêtue de l’une de mes tenues d’amazone, je n’agissais plus du tout de la même façon.
Une fois par exemple, une interdiction de boire de l’alcool était affichée dans le vestiaire d’un club, et je vois, contre un mur, un type qui boit. En temps normal j’aurais demandé poliment “s’il vous plait, ça ne vous dérangerait pas de” etc., mais là non : j’ai commencé à tout casser pour qu’il comprenne ! Après coup j’étais choquée par mon attitude, mais lorsqu’on a une épée dans les mains, on voit les choses différemment.”

 

 

C’est Terry Gilliam qu’on voit sur la première image. Vous pouvez retrouver le travail d’Animal X sur son instagram rempli de merveilles, son site ou encore sa page Facebook !

 

 

 

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Malheureusement, et malgré un lancement plutôt prometteur, les ventes ne suivent pas. La série s’arrête en novembre 78, au quinzième numéro.


Thorne
a trouvé en Linda Behrle une muse et les deux impayables zigotos continueront à se déguiser pour la série Danger Rangerette mais surtout Ghita d’Alizzar, continuation de Sonja dont on parlera probablement un jour.
Wendy Pini arrête les conventions pour se consacrer à sa série Elfquest avec son mari Richard.
Angelique Trouvere portera pour la dernière fois son costume de Sonja à la New Jersey ComiCon en 1979.

La glorieuse guerrière d’Hyrkanie est de nouveau mise sur le bas-côté et à part une série hésitante au milieu des années 80, sera quasiment oubliée pendant presque trente ans, jusqu’à la reprise de la série par Dynamite Entertainment en 2005.

 

 

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Diablesse, Déesse de Mort, de Guerre ou de Vengeance, Sorcière aux Cheveux de Sang, Ventre à Bière (!), Chienne Sanglante, Vieille Harpie… nombreux sont les aspects négatifs utilisés pour définir Sonja la Rouge, et nombreuses sont les femmes à se retrouver pourtant dans l’héroïne. Wendy Pini est de celles qui en a parlé le mieux :
“Je crois en Sonja car elle est davantage qu’un personnage de comics. C’est un individu plein de forces et de faiblesses et c’est ce qui en fait une femme vraiment intéressante. C’est un personnage en trois dimensions. C’est ce que je tente de retranscrire dans le show. Elle a plusieurs niveaux de lecture. C’est un esprit libre, alors elle fait bien ce qu’elle veut. C’est également une femme aigrie, et c’est ce qui est exprimé dans mon long monologue. C’est du boulot, je sais, mais c’est Sonja. Elle est si forte, si amère… Mais elle peut se montrer marrante, à se moquer du Mage, à humilier les hommes. De façon ironique et sarcastique bien sûr. Il y a beaucoup de qualités que je trouve en elle et que j’aimerais avoir. Beaucoup de défaut aussi, que je retrouve chez moi.”

Aujourd’hui encore le personnage de Red Sonja fascine. Malgré l’absence de médiatisation et de merchandising (pour des histoires de droits sur le personnage), les cosplays en son honneur sont nombreux, à grand renfort de photoshops sophistiqués et de costumes trois étoiles. L’identification à l’héroïne est toujours aussi forte mais quelque chose manque, quelque chose sonne faux. Quelque chose semble trahir l’âme même de la guerrière. Et un mystère surgit alors. Pourquoi cinq amatrices américaines revêtues de costumes minimalistes faits à la main il y a plus de 40 ans sont plus convaincantes que des centaines de cosplayeuses mondiales actuelles dont c’est le métier ?

 

Peut-être car justement, ça n’était pas leur métier. Peut-être car elles se sentaient si proches d’elle qu’elles étaient convaincues d’être réellement Sonja. Peut-être car à la fin des années 70, se vêtir ainsi dans un milieu quasi-exclusivement masculin relevait de l’exploit. Un exploit frondeur et libérateur, en accord avec le personnage, digne de lui, comme une mise en abyme de la plus fière et déchirante des héroïnes modernes.

 

She’s not just a strong woman” dira Wendy Pini “she’s a strong person.”

 

 

 

 

 

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Ont été nécessaires pour cet article :
The Savage Sword of Conan #20, #21, #23, #28, #29 – 1977/1978
The Art of Frank Thorne – Cartoonews, 1978.
Catalogue de la Delaware Valley Comics Convention #1 – 1976
The Erotic Worlds of Frank Thorne #6 – 1991
Esquire magazine Vol 87 n°5 – mai 1977
Mediascene #24 – mai-juin 1977
The Heroines Showcase #12, #13 – 1977/1978

et merci à Selena Gomez, Vendredi sur Mer, PNL et Ennio Morricone pour l’ambiance

 

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