Resident Evil : l’apocalypse au féminin

Publié le 16 February 2018

 

Le test de Bechdel ne permet pas d’évaluer la qualité d’un film mais d’évoquer via une grille de lecture constituée de trois (très) simples questions le problème de l’inégalité hommes-femmes dans le cinéma, de montrer l’absence ou l’aspect restrictif des rôles féminins au cinéma, qui sont soit inexistants soit utilisés comme faire-valoir du héros masculin. Il peut également permettre d’évaluer le sexisme d’un film. Les questions sont :
– y a t-il deux personnages féminins identifiables (qui ont un nom) dans l’œuvre?
– parlent-elles ensemble ?
– parlent-elles d’autre chose que d’un personnage masculin ?

S’il y a un seul non, le test échoue. Trois oui et le test est une réussite.
Beaucoup de films ne passent pas ce test d’apparence si simple.

Il ne s’agira pas ici des questions esthétiques ou cinématographiques de l’hexalogie Resident Evil mais de considérer ces métrages sous l’angle de la représentation des personnages féminins, car à ce test ainsi qu’à ces questions en général, la saga inspirée du jeu vidéo est exemplaire. Il y a une dizaine de personnages féminins identifiables, toute cette belle équipée parle énormément ensemble de presque tout : stratégies, attaques, tactiques, survie, souvenirs, avenir, et quasiment jamais d’un homme.
Autre chose, les principales femmes présentes dans les films ne sont ni au foyer, ni mères, mais Chef de la sécurité de la multinationale Umbrella comme Alice (Milla Jovovich), agentes d’élite anciennes membres de forces spéciales comme Jill Valentine (Sienna Guillory) et Claire Redfield (l’imposante Ali Larter), espionne comme Ada Wong (Li Bingbing), unité de commando comme Rain Ocampo (Michelle Rodriguez), médecin comme Betty (Ashanti) ou encore intelligence artificielle surpuissante et omniprésente comme la Reine Rouge. La seule femme de la saga reléguée au rang de “cordon bleu” (dans le 4ème volet Afterlife) se révèle être une ancienne championne de natation et ça tombe plutôt bien car deux étages sous la base se trouve une armurerie… submergée. Une bonne nageuse est alors un sacré atout ! Et même si un zombie aura raison d’elle quelques minutes plus tard, elle aura été choisie pour ses capacités, son skill, et non pour son genre.

Si les femmes présentes dans les films ne sont ni au foyer, ni mères, la fonction maternelle revient pourtant à deux reprises, de façon sensiblement différente. Dans le second volet Apocalypse, Jill se retrouve à protéger Angie Hasford (Sophie Vavasseur), fille d’un grand scientifique employé d’Umbrella, la multinationale à l’origine de tous les maux. C’est sur Jill qu’échoue le baby-sitting et non sur un personnage masculin, comme si même au cœur de l’action toute femme aurait accès à son “instinct” de mère (Cf. Aliens).
Ensuite, dans Retribution (le 3ème volet), Alice est d’abord mère au sein d’une simulation puis plus tard dans le film, protectrice de Becky, fausse-fille dont le clone a été utilisé pour ladite simulation. Un détail qui a cependant son importance : Alice ne répond pas au “je t’aime” de Becky, ni ne lui promet de revenir comme la petite lui demande mais lui répond plus justement “Fais moi confiance“. Alice ne veut pas de ce rôle de mère et fait croire à Becky qu’elle l’est pour ne pas briser son monde (virtuel) en mille morceaux. Alice refile ensuite la petite à un clone de Rain Ocampo (la même que celle du premier film mais version clone sympa), après avoir appris à cette dernière à tirer alors qu’elle est “anti-NRA”, puis s’en va dans un plan amusant (Cf. photo plus bas). C’est après la mort de Rain qu’Alice décide de protéger Becky, clone ou pas. La décision semble cette fois réfléchie et sensée. En errant avec elle dans les couloirs de la base sous-marine Umbrella, elles découvrent une salle remplie des clones utilisés pour les simulations citées plus haut. Ils sont accrochés à des crochets de bouchers, sur des rails, méthodiquement rangés par milliers.
Voyant des dizaines d’Alice – sa mère – pendre les unes derrière les autres, inertes, Becky est paniquée et demande à Alice si oui ou non c’est bien sa maman. Alice répond alors un mystérieux “I’m now” : “Maintenant je le suis” avant de faire exploser toutes les effrayantes répliques. Façon de dire “maintenant qu’il ne reste que moi, que tous les clones sont détruits, par la force des choses forcément je le deviens.

Ces deux rôles maternels peuvent être contrebalancés par le fait que tous les enfants de la saga n’ont pas de mères mais des pères particulièrement aimants (dans Apocalypse puis Final Chapter). Non que les petites filles en question souffrent d’un manque, mais que l’image de la femme-mère n’est pas omniprésente ou en tout cas équilibrée avec celle de l’homme-père

Autre chose, la nudité du personnage principal ainsi que l’objectivisation des héroïnes durant les deux premiers volets peuvent poser problème mais s’estompent dès le troisième film, comme si le créateur principal de la saga avait senti qu’en l’état, cette direction ne menait nulle part. Et si la tenue cocktail mondain sexy d’Alice du premier opus n’a aucune justification, celle de Jill Valentine dans Apocalypse a deux explications :
1) la volonté de reprendre la même tenue que celle portée par Jill dans le jeu vidéo correspondant (Resident Evil : Nemesis). Une volonté rapidement oubliée ensuite, les films suivants ne n’inspirant pas de volets jeux vidéos en particulier (les tenues d’Ada Wong et Jill Valentine dans Retribution sont cependant elles aussi reprises des jeux vidéos Resident Evil 4 et 5). On sent également avec la tenue très Laracroftienne de Jill que les adaptations ciné de Tomb Raider sont sorties peu de temps avant (2001 et 2003. Apocalypse sortira en 2004), avec le succès que l’on sait. C’est d’ailleurs Iain Glen – grand méchant des Resident Evil – qui jouait déjà le méchant dans le premier Tomb Raider  !
2) la fallacieuse excuse d’une vague de chaleur à Racoon city, la ville du film, obligeant les filles à s’habiller léger. Car par une incroyable magie cette canicule semble ne toucher que les femmes ! Cette excuse a été soufflée par Jovovich elle-même, alors ambassadrice l’Oréal (elle en parle dans le bonus “Les filles mènent le jeu”) et s’identifiant – tout comme Sienna Guillory (Jill) – à la féminité hyper-sexualisée de son personnage à l’écran.

L’hilarante présentation de “l’objet” Jill Valentine. D’abord ses talons hauts, puis ses jambes, puis ses fesses, puis son arme… puis enfin son visage, prêt pour un chamboule-tout dans un commissariat ! Une présentation de personnage que la saga va vite oublier.

 

A l’heure où féminisme est devenu un mot-valise parfois utilisé à la va-vite, il est peut-être nécessaire de rappeler que l’égalité hommes-femmes est le cœur de sa définition. Et sur ce point, le contenu de la saga Resident Evil relève le défi haut la main. Alors que les deux premiers volets tentaient timidement de mixer film d’action testostéroné et féminisme “girl power” bancal qui au final ne s’assume pas, la suite se “lisse”, devient plus sage, moins grande gueule, abandonne la posture “d’actioner” féminin et ça lui fait le plus grand bien.
De filles sexy-cool-et-badass-dont-la-caméra-filme-quand-même-pas-mal-le-cul, nous passons à une galerie de personnages de femmes et d’hommes tous logés à la même enseigne. C’est à dire à un féminisme finalement aussi “simple” que rare (moins ces dernières années tout de même), basé sur l’égalité et la prise en compte des autres. Un égalitarisme donc, terme langue de bois qu’on peut cependant préférer, qui troque cette notion ambiguë de “femme forte” impliquant fatalement un “femme faible” (d’ailleurs, on ne dit jamais “homme fort”) contre le terme simple et direct de “personnage féminin”. Personnage féminin qui fait certes cracher la poudre à tour de bras au ralenti sur des chorégraphies insensées, mais avant tout personnage qui doute, questionne, se questionne, enquête, avance, se concerte, partage. Out les archétypes, nous avons affaire à partir du troisième film à des personnages qui se rapprochent le plus d’êtres humains. Sauf peut-être, malgré tout, pour ces messieurs….
Car si les hommes ne sont pas TOUS méchants dans Resident Evil, tous les méchants sont cependant des hommes. Il y a les deux grands bad guys de la saga Wesker et Dr Isaacs bien sûr, mais également les nombreux traitres : Spence Parks (James Purefoy) qui s’empare de l’antivirus dans le premier film, Major Timothy Cain (Thomas Kretschmann) méchant éphémère du second opus qui piège la population de Racoon City, L.J (Mike Epps) qui cache sa morsure dans le troisième, Bennett Sinclair (l’impayable Kim Coates) qui vole l’avion dans le quatrième, et enfin Doc (Eoin Macken) qui trahi le groupe entier dans le sixième et dernier volet. De plus on apprendra que la seule méchante de la série (Jill) s’est fait manipuler par un homme. On aurait pu s’en douter : c’est au beau milieu de sa poitrine qu’une sorte de puce de méchanceté (pour résumer) a été implantée !

Dans la rubrique patriarcale, il y a d’ailleurs dans Apocalypse une scène amusante : un soldat sauve Jill in extremis. Évidemment ce sauvetage héroïque est suivi d’une tentative de drague… tentative rapidement neutralisée, le soldat se faisant attaquer par l’un de ces fameux dobermans-zombies chers à la licence ! L’intrusion inattendue de l’attaque du chien dans cette traditionnelle scène de séduction rabâchée et la destruction ridiculement rapide du “protecteur” sape avec humour le machisme du soldat.
D’autres exemples peut-être moins flagrants de petites piques anti-patriarcat parsèment la saga :  lorsque le (faux) mari d’Alice annonce sa traitrise dans le premier volet, il se fait illico manger par unE zombie… qui s’avère être la sœur adorée d’un des rares personnages masculins positifs et émouvants de la saga ! Dans Extinction, L.J mate sans retenue les fesses de Betty s’éloignant de la pièce puis à la seconde où elle disparait – un lien de cause à effet semble alors évident – il soulève son t-shirt pour constater l’évolution de sa morsure de zombie qu’il cache lâchement au groupe de survivants. Dans Retribution, nous avons affaire à un râteau en règle lorsqu’Ada Wong retire – sans même le regarder – la main que Leon a tranquillement posé sur sa cuisse droite (celle dénudée) avec un imbécile (mais satisfait) air ténébreux… Bref, les banderilles sont discrètes mais nombreuses.

Côté camaraderie et solidarité féminine, on peut regretter la timide voire carrément froide collaboration entre Alice et Jill dans Apocalypse. Elles semblent même parfois en compétition. Dommage. Mais dès le troisième volet Extinction apparaît Claire Redfield – personnage emblématique de la licence avec son frère Chris Redfield (clin d’œil amusant, il est joué dans Afterlife par la star de la série Prison Break Wentworth Miller et le personnage apparaît dans le film… dans une prison dont il rêve de s’échapper ! C’est Alice qui va prendre la décision de le libérer, après avoir fait voter tout le monde) – dans Extinction apparaît Claire Redfield donc, et c’est avec elle qu’Alice va former un véritable duo. On la verra dans trois volets : Extinction (le 3), Afterlife (le 4) et Final Chapter (le 6), dans lequel elle clôt presque le film et la saga aux côtés d’Alice. A noter également, l’efficace et particulièrement explosive team formée avec Ada Wong dans Retribution.

Autre chose, les six films contiennent, chose rare, un nombre franchement impressionnant de “plan de femmes”, à savoir un plan ne contenant QUE des personnages féminins, et vont jusqu’à en mettre quatre à l’écran ! En voici quelque-uns en dessous, mais il y en a beaucoup d’autres. De manière générale, le nombre de femmes et leur présence à l’écran durant les 6 films est sans commune mesure.

— ATTENTION SPOIL !! —

Mais sinon de quoi parlent ces six films tant moqués et bourrés d’incohérences (dont on se fiche éperdument) ?
Pas de zombies ni de multinationale tentaculaire non, mais d’une femme et de la pénible construction de son humanité. De l’évolution d’Alice – en référence à Lewis Caroll, le premier film contenant pas mal de référence au livre (le miroir comme passage dans l’autre monde, la Reine Rouge, la première victime de la Reine Rouge a la tête coupée…) – qui va passer de rien à tout. De clone à humaine. D’une jeune it-girl sexy en mini-jupe qui ne sait ni ou elle est, ni qui elle est, ni ou elle va (en 2002) à une femme solide, loyale, admirablement altruiste, qui sait exactement ce qu’elle veut et va se donner les moyens de l’obtenir (en 2017).
Le premier opus nous présentait une Alice amnésique en sortant littéralement de son oeil. Dans le dernier, nous lui disons au revoir en entrant dedans. Cette fois-ci il est bien ouvert et surtout très conscient : elle s’appelle Alice.

Car ce que l’on apprend dans le très médiéval Chapitre Final, et c’est brillant en plus d’être très poétique (au passage, il y a une poésie visuelle récurrente dans la saga, avec à plusieurs reprises des images fantastiques d’une grande beauté), c’est qu’il existe trois versions d’Alice, ces trois versions se retrouvant au même endroit en même temps.
Il y a l’Alice version Milla Jovovich telle qu’on la suit depuis le début et l’Alice version enfant : la Reine Rouge !
Ces deux versions d’Alice sont clonées (oui, le personnage de Milla Jovovich est un clone depuis le premier film !) d’Alicia Marcus, atteinte de progéria et fille de James Marcus, créateur du fameux Virus-T mis au point pour soigner sa fille (en vain) et récupéré, modifié puis volontairement libéré par Umbrella Corporation afin de créer une apocalypse à laquelle la multinationale et ses membres – tous les méga-riches de la planète – se sont évidemment préparés (plaisir de gourmet : cryogénisés, ils vont finalement TOUS mourir… sans même le savoir).

Une Alice “originale” physiquement âgée donc, une Alice enfant et une Alice femme. Lors de l’émouvante réunion des trois versions, la Reine Rouge dira à Alice “je suis l’enfant qu’elle était, tu es la femme qu’elle aurait du être“, et Alicia – l’originale – de lui couper la parole en s’adressant à Alice “Non tu es tellement meilleure que tout ce que j’aurais pu être“.
Cerise sur le gâteau, la Reine Rouge est jouée dans le dernier film par Ever Anderson… la fille de Milla Jovovich !

La splendide scène finale clôt admirablement la quête d’identité d’Alice. Il ne lui manquait qu’une chose pour achever sa construction humaine, tout en mettant un terme à cette amnésie qui la torturait depuis le premier film : des souvenirs.
Et avant d’enfourcher sa moto et de repartir seule sur les routes comme une Lucky Luke nouvelle génération, c’est elle-même qui va se les offrir : la Alicia “originale” offre à Alice les preuves de son enfance, films et photos, période durant laquelle elle a servi à modéliser la Reine Rouge.

On est jamais mieux servi que par soi-même. Les héroïnes de Resident Evil  le savent bien.

 

 

 

Resident Evil 1 – réalisé par Paul W.S. Anderson, 2002
Resident Evil 2 : Apocalypse – réalisé par Alexander Witt, 2004
Resident Evil 3 : Extinction – réalisé par Russell Mulcahy, 2007
Resident Evil 4 : Afterlife – réalisé par Paul W.S. Anderson, 2010
Resident Evil 5 : Retribution – réalisé par Paul W.S. Anderson, 2012
Resident Evil 6 : Final Chapter – réalisé par Paul W.S. Anderson, 2017

Tous les scénarios sont de Paul W.S. Anderson

Avec
Milla Jovovich : Alice (apparaît dans les 6)
Sienna Guillory : Jill Valentine (apparaît dans les 2, 4, 5)
Ali Larter : Claire Redfield (apparaît dans les 3, 5, 6)
Michelle Rodriguez : Rain Ocampo (apparaît dans les 1, 5)
Li Bingbing : Ada Wong (apparaît dans le 5)
Ruby Rose : Abigail (apparaît dans le 6)
Sophie Vavasseur : Angie Ashford (apparaît dans le 2)
Aryana Engineer : Becky (apparaît dans le 5)
Liz May Bryce : Olga Danilova (apparaît dans le 1)
Madeline Carroll : la Reine Blanche (apparaît dans le 3)
Michaela Dicker : la Reine Rouge (apparaît dans les 1, 2, 3, 4, 5)
Ever Anderson : la Reine Rouge / Alicia Marcus jeune (apparaît dans le 6)
Sandrine Holt : Terri Morales (apparaît dans le 2)
Rola : Cobalt (apparaît dans le 6)
Spencer Locke : K-Mart (apparaît dans le 3)
Ashanti : Betty (apparaît dans le 3)

Go back