[clip] Helly Luv ou le féminisme dansé sous les bombes

Publié le 3 November 2017

 

Il y a quelque chose d’infiniment injuste et, soyons franc, de carrément scandaleux à ce qu’Helly Luv, chanteuse, danseuse et mannequin kurde, soit surnommée de façon aussi imbécile la “Shakira kurde“.

Très peu de chansons d’elle sont disponible sur internet. A vrai dire elle n’en a fait que très peu, trois surtout, mais tellement liées les unes aux autres, tellement cohérentes, qu’elle sont comme les trois couplets d’un seul et même hymne, comme une pièce en trois actes.

Dans la première, Risk it All (“tout risquer”), elle explique très clairement comment l’État Islamique (mais pas que : les groupes islamiques en général) n’aura jamais sa liberté et qu’elle est prête à tout risquer pour la conserver. A travers elle, elle parle bien sûr du Kurdistan. Dans le clip, son premier, plusieurs choses ne passent d’emblée vraiment pas, mais pas du tout : le jet de molotov d’introduction, sa fierté voire sa morgue à balancer son voile à terre, transformant son jilbab – en l’occurrence symbole d’enfermement et d’assujettissement- en robe de soirée des plus élégantes, ses danses “provocatrices” (en particulier celle entourée de lions) font déjà bien grincer des dents, mais c’est pourtant la présence de femmes militaires kurdes armées qui lui vaudront illico un contrat de mort sur la tête de la part de plusieurs groupes islamiques. Tantôt en déesse bienveillante au sourire radieux surplombant Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, tantôt en peshmerga mimant des coups de feu en direction de la caméra, elle entraine dans sa danse libératrice femmes, hommes et enfants, beaucoup d’enfants, des dizaines de drapeaux kurdes dans les mains. Un clip magnifique et extrêmement émouvant, dans lequel les figurants sont des réfugiés syriens d’origine kurde.

Dans sa seconde chanson, Revolution (elle surligne le ‘evol’ du mot, et retourne malicieusement le L afin que le mot LOVE apparaisse à l’envers), elle récidive et pousse plus loin son cri en appelant cette fois-ci à l’unité des peuples… et des religions ! Le clip prend place dans un petit village paisible ou il fait bon vivre : les enfants vont à l’école en rigolant, des chibanis refont le mondes en buvant du thé en plein cagnard et des chibanias sont au marché et blaguent en achetant des poivrons. Émancipation des femmes, rires, éducation égalitaire : les bêtes noires des groupes religieux en général.

La plénitude sera de courte durée : l’Etat Islamique arrive (cette fois-ci ils sont carrément mis en scène !) et bombarde sans pitié le village.
Les enfants pleurent, saignent, se bouchent les oreilles, meurent, les cadavres jonchent la rue principale, solaire et pleine de vie quelques secondes auparavant.

Au milieu de cette horreur soudaine, Helly Luv arrive dans la fumée des explosions, à contre-sens de la foule paniquée, le visage voilé d’un keffieh (!!), chaussée de talons haut en forme de canons de pistolets, et se met en travers de la route du tank meurtrier de Daech. Devant lui, elle se dévoile (littéralement) et laisse apparaître son imposante chevelure rouge dénouée (!!) avant de déployer une banderole “Stop the Violence”.
Bref, en quelques minutes, autant de gestes et de détails qui pour nous ne représentent peut-être pas grand-chose, qu’on pourrait même trouver assez naïfs au fond de nos confortables canapés, mais qui sont pour elle, en tant qu’artiste et que femme, autant de raisons d’être torturée, exécutée, assassinée…
Puis arrivent des images de militaires femmes et hommes peshmergas en plein combat, des images de fraternité, de paix, de villageois manifestants face aux kalashnikovs de Daesh, ainsi qu’une séquence assez dingue avec la chanteuse…. en générale des armées. Rien que ça !
Cerise sur le gâteau, le clip a été tourné à la frontière Turquie/Syrie, à 2km d’État Islamique. Dans le micro-making of à la fin du clip, on peut même entendre les balles fuser autour de la chanteuse et de l’équipe de tournage…

Dans cet impressionnant trailer de 51 secondes, elle annonçait clairement la couleur, en s’introduisant dans un tank kurde afin d’envoyer un obus en direction de Daech, obus sur lequel elle avait préalablement inscrit le mot Revolution… au rouge à lèvres !

Deux ans et demi plus tard – le 21 septembre 2017 – sort la troisième chanson, le troisième acte, “Finally“, un petit mois avant la libération totale de Raqqa des griffes de l’État Islamique (le 17/10) par «la femme qui fait trembler Daech», la commandante des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) Rojda Felat !  La chanson célèbre dans la liesse la victoire finale.

Née d’une mère peshmerga, Helly Luv, féministe pure et dure, se bat pour l’indépendance du Kurdistan, mais aussi pour l’émancipation des femmes de son pays, et n’a jamais cessé de célébrer ses soldat(e)s, de les suivre, d’en être – de par sa notoriété – le porte-voix, mais surtout de les aider, sur le terrain, leur apportant vivres ou soins.
A cette carrière aussi jeune qu’engagée (elle a 25 ans quand sort “Revolution”), on peut également ajouter que grâce (entre autres) à sa fondation Helly Luv House, elle est parvenue a faire fermer en 2014 le Gelkand Park, deuxième pire zoo au monde question maltraitance animale. Ou encore qu’elle a crée une collection de bijoux unisexes (elle insiste sur le terme) nommée “Liberté”, dont un pourcentage est reversé aux réfugiés et orphelins du Kurdistan.

 

« Dans l’histoire du peuple kurde, ce que peu de gens savent c’est que nous avons l’habitude, depuis des centaines d’années, d’avoir de grandes figures féminines, chefs d’armée, qui ont pu conduire hommes et chevaux à la guerre, et gagner. Ces femmes étaient d’incroyables guerrières. C’était il y a longtemps, mais il y a toujours, pour une femme kurde, quelque chose de l’ordre d’une fierté héritée de ces temps-là. Tout le monde sait aussi, évidemment, combien les conditions de vie des femmes sont difficiles et qu’il y a peu de soulagement pour elles dans cette région du monde… Mais si vous observez attentivement les choses, lorsque la guerre arrive, tout le monde, hommes et femmes, se lève et prend les armes. Il n’y a plus  aucune différence sur la ligne de front »
Helly Luv, 2016.

 

Non, Helly Luv n’a absolument et définitivement rien à voir avec Shakira.

 

 

Sa fiche Wikipédia ici

 

Et c’est là pour les paroles google-traduites de Risk it All, Revolution et Finally

 

A lire également, le puissant Kobane Calling de ZeroCalcare, sorti aux éditions Cambourakis, dans lequel, à travers un récit bouleversant (et très drôle) sur comment l’auteur a accompagné une petite délégation apportant du matériel sanitaire au Rojava syrien dans le but de savoir, si oui ou non « on ne raconte pas des conneries sur la révolution, le confédéralisme démocratique, les femmes, tout ça », il est beaucoup question des peshmergas femmes dans des passages d’une grande beauté.

 

 

 

Go back